Dernière mise à jour : 18/9/2001


  

  

 

   

Thorstein Bunde VEBLEN
 
 
"Il y a toujours chez lui une espièglerie envers son travail, qui contraste avec le séneux mortel qui caractérise la plupart des économistes". Wesley C. Mitchell .
Veblen le solitaire, en marge de la pensée académique, économiste, historien, philosophe et sociologue tout à la fois, rejetté par la sagesse conventionnelle et par l'establishment universitaire, a laissé une oeuvre à ce point personnelle qu'elle vieillit sans prendre de rides .Cette oeuvre, bien entendu, naît à une époque précise du développement de l'économie américaine, avec une signification historique liée à un contexte qui appartient au passé .Ce contexte Veblen l'a réfracté à travers son tempérament ,il en eu une expérience personnelle, partiale, déformante si l'on veut . Mais les défauts imputables au milieu en même temps qu'à sa personnalité, deviennent presque des mérites au bout d'un siècle . Les livres de Veblen, à défaut de vérité scientifique, gardent la valeur d'un témoignage, d'une critique, voire d'une caricature, plus fidèle que la photographie ou le portrait.
 
Biographie
Né en 1857, d'une famille de douze enfants, venue de Norvège dix ans auparavant ,Thorstein Veblen demeura marqué toute sa vie par son ascendance scandinave, par le culte, nostalgique et fier, du pays et de langue de ses ancêtres, par une expérience simple, permanente , fondamentale : celle du contraste entre la condition du fermier, libre sur sa terre , qui bâtit sa maison, salit ses mains en poussant la charrue, et celle du bourgeois aux mains blanches voué à la manipulation des symboles, en permanente compétition avec les autres, riche d'une fortune acquise non par son travail mais par des opérations, légales ou illégales, immobilières, commerciales ou financières, toutes abstraites fondées sur des droits que s'approprient des individus non sur une production due à leur effort. Cette contradiction explique pour une part l'existence difficile de l'homme.
Dès son plus jeune âge, Thorstein frappa son entourage par son intelligence exceptionnelle, par son originalité d'esprit et de conduite L'évidence de ses dons n'aurait pas suffi à lui ouvrir la voie d'une grande carrière si son père n'avait décidé en 1874 de le conduire au Carleton Collège Academy où Thorstein entra à dix - sept ans, alors qu'il s'exprimait difficilement en anglais ; il ne tarda pas à irriter ces condisciples et maîtres par sa supériorité, ses bizarreries...Très vite ses professeurs reconnurent son génie. L'un d'eux J.B. Clark ( qui devait devenir l'un des plus grands économistes des USA ) I'aimait beaucoup mais trouvait, déjà, que c'était un "inadapté". Après cinq ans passé au collège et un court passage à Johns Hopkins, il alla à Yale où il obtint son diplôme de Ph.D ( doctor of philosophy ) en 1884 . Puis malchanceux, il dû retourner chez lui soigner une malaria contractée à Baltimore. Il occupa son temps à flâner et à lire . Il lisait tout : brochures politique, économique et sociologique, traités d'anthropologie...mais son oisiveté le rendait plus amer et renforçait encore son isolement à l'égard de la société. Cet isolement dura sept ans - sept années au cours desquelles Veblen n'avait virtuellement rien fait d'autre que lire - A trente quatre ans il décida de reprendre ses études afin d'entrer dans la carrière académique.
Ce fut grâce à J.L. Laughlin, rencontré un an plus tôt à Cornell, que Veblen pu entrer, en 1892, à l'université de Chicago qui venait d'ouvrir ses portes. Cette université était une institution qui reflétait d'une façon toute particulière la société qu'il allait plus tard disséquer. Rockefeller en était le fondateur et l'université grâce a sa puissance financière pu accaparer une large fraction de la communauté intellectuelle américaine . C'est dans ce milieu adéquat que Veblen publia son premier livre : "The theory of the leisure class ". Ce livre est un pamphlet, "le plus complet jamais écrit sur le snobisme et l'affectation " dira plus tard Galbraith. Une partie ne s'applique qu'à la société américaine de la fin du siècle dernier à l'âge d'or de son capitalisme ; la plus grande partie s'applique merveilleusement bien à l'abondance moderne. Enfin , si pour beaucoup le livre n'était rien de plus qu'une satire des manières aristocratiques, les question de fond soulevait par Veblen était de l'ordre de : Quel est la nature de l'homme économique ? Comment se fait-il que le monde organise sa communauté de façon à ce qu'il y est une classe oisive ? Quel est le sens économique de l'oisiveté elle-même ?
Son nouveau livre paru en 1904: " The theory of business enterprise ", apparaissait comme une critique du milieu des affaires. Mais c'est aussi une théorie de changement social, avec une place première réservée à la machine. La société se trouvait alors divisée non pas en pauvres et riches mais en techniciens contre hommes d'affaires, en techniciens contre chefs suprêmes d'armée, en savant contre ritualiste.
L'année 1906, fut la demière que Veblen passa à Chicago. Il commença a être célèbre à l'étranger mais en Amérique sa situation n'était pas brillante et il eut quelques difficultés à retrouver une place à l'université. Il fréquenta Stanford (trois années), puis l'université du Missouri. Là, il descendit chez l'économiste Davenport. Toujours solitaire, il s'installa à la cave et ses années à Chicago lui inspirèrent le commentaire le plus mordant qui ait jamais était écrit sur une université américaine: "The higher learning in America ".
Quand la guerre éclata, Veblen quitta le Missouri pour devenir le plus inattendu des collaborateurs du gouvernement de Washington. De là il alla à New-York, en 1918, faire l'expérience du métier d'éditeur (revue libérale DIAL), avant d'enseigner à la New School for Social Research. Plus tard encore, on lui offrit la présidence de l'Association Economique Américaine. Il la refusa en disant: "ils ne me l'ont pas offerte quand j'en avait besoin". Finalement il retourna en Californie où il mourut en 1929, à l'âge de 72 ans.
Malgré toutes les réserves que l'on pourrait formuler, il y a beaucoup à apprendre de cet esprit sceptique. Sans aucun doute, sa division de l'Amérique en "faiseurs d 'argent" et "faiseurs de bien" est beaucoup plus apte à décrire l'économie américaine que le cliché marxiste de la lutte des classes. La définition que Veblen donne du trait américain de l'émulation compétitive sert à expliquer pourquoi l'Amérique n'a jamais eu de division de classes ; Mais surtout Veblen a donné à la science économique une nouvelle vision du monde. Après sa description sauvage des raffinements de la vie quotidienne, il était difficile de maintenir cette image classique de la société : ensemble de gens bien élevés. De même qu'il ridiculisera le désir classique de résoudre la lutte humaine primitive en la vidant de sa chair et de son sang, il soulignera l'inutilité de vouloir comprendre les actions de l'homme moderne en termes dérivant d'un ensemble de préconceptions incomplètes et démodées. L'homme dit Veblen, ne peut être compris en termes de lois économiques compliquées dans lesquelles sa férocité innée comme sa puissance créatrice se trouvent étouffées sous un manteau de rationalisation. Pour le décrire, il faut avoir recours au vocabulaire moins flatteur mais plus fondamental de l'anthropologue ou du psychologue : il faut le décrire comme une créature crédule, ignorante, aux instincts puissants et irrationnels.
"Laissons de côté les préconceptions d'un autre âge", déclara-t-il aux économistes,"et découvront pourquoi l 'homme se conduit comme il le fait".

Thorstein Bunde Veblen et l'économie industrielle
Le dernier paragraphe montre le caractère pragmatique de l'oeuvre de T. Veblen. Et c'est dans ce sens qu'il faut considérer l'apport de notre auteur à l'économie industrielle; le souci de prendre en compte le monde réel.
L'enthousiasme avec lequel beaucoup d'américains ont accueilli l'enseignement de Veblen n'a pas été affecté par les défauts évidents de sa méthode. Veblen a compensé ces défauts par la lucidité et la perspicacité avec laquelle il a montré les faiblesses de l'économie traditionnelle et par ces attaques féroces contre l'ordre capitaliste. L'approche "institutionnelle" intéressait ceux qui considéraient les conflits entre les groupes sociaux comme un point de départ commode pour l'analyse économique. En effet les institutionnalistes s'opposent en particulier à la démarche déductive et abstraite de la théorie dominante. Ils proposent le développement d'analyses positives car une loi économique n'est vrai que dans un cadre institutionnel donné ; et une institution est la codification juridique des coutumes, des traditions qui sont le produit de l'histoire. Ainsi donc pour Veblen l'économique était l'étude des "institutions", en tant que résultats transitoires des interactions entre la nature humaine et l'environnement physique. Il bâtit alors un système de classification des instincts ou "penchants innés" selon qu'ils sont bénéfiques ou constructifs, ou au contraire déviateurs et contaminateurs des "buts génériquement humains de la vie". Développant ce schéma assez primitif de forces antagonistes, il transforme la recherche ricardienne du profit en une quête aveugle d'un gain pécuniaire, et il construit une série d'opposites sociaux: "la valeur économique et la valeur pécuniaire", "l'industrie" et "les affaires", le mode productif et le mode acquisitif de l'économie, I'utilité et la vénalité... Dans cet esprit, Veblen entreprend de montrer que l'économie capitaliste, manquant d'efficacité, est le champs clos de négoces parasites, de contrôle monopolistique des marchés et d'autres formes "prédatrices" d'intérêts acquis. Dès son premier livre, il a développé l'idée qu'une classe de la population, jouissant de la "propriété dans l 'absentéisme" et de revenus sans travail, a hérité de la position occupée chez les peuplades sauvages par les guerriers, les chefs, les sorciers et autres groupes prédateurs.
Ce qu'il appelle les contradictions entre les aspects technologiques et les aspects pécuniaires du capitalisme donnent à Veblen le fondement de sa distinction entre "valeur économique" et "valeur pécuniaire". Il n'attribue d'utilité "sociale" qu'à la valeur économique crée par l'industrie et il s'efforce de montrer que la valeur des biens de capital est sans cesse menacée par les progrès continus de la technique et par la productivité "déréglée" du machinisme moderne, qui accroît l'obsolescence de l'équipement. Il considère ainsi que la non concordance entre les valeurs économiques et pécuniaires est la cause des problèmes économiques fondamentaux qui accablent la société capitaliste, en particulier des crises et des dépressions sans cesse répétées. Comme Veblen insiste beaucoup sur la relation entre la capitalisation courante des gains et la rentabilité anticipée, il considère les dépressions comme les phases du cycle dans lesquelles la hausse des coûts a supprimé l'espoir de profits élevés, et où le résultat de la capitalisation est plus élevé que ce que laisse espérer le profit attendu. Les maux liés à l'organisation de l'économie capitaliste ont leurs origines d'une part dans l'incapacité des masses à comprendre "les arguments qui appuient et soutiennent le droit de propriété" et d'autre part dans l'incapacité des possesseurs des moyens de production à saisir le fonctionnement du machinisme. Il met alors l'espoir dans l'établissement d'un ordre économique de type "technocratique", dans lequel on peut espérer que l'application sans contrainte du procès technique amènera un maximum de bien être.
Lorsque l'on parle d'institutionnalisme comme une des bases de l'économie industrielle, on peut considérer que Veblen en était la figure la plus marquante ; même si les partisans de l'institutionnalisme ne purent se mettre d'accord sur le sens précis à donner au concept d'institutionnalisme. Veblen insistait lui sur le caractère "rituel" comme trait spécifique des institutions.
Bibliographie
1899 - The theory of the leisure class.
1904 - Theory of the business enterprise.
914 - The instinct of workmanship.
1915 - Imperial Germany and the industrial revolution.
1918 - The higher learning in America.
1919 - The nature of peace and the terms of its perpetuation.
1919 - The vested interests and the state of the industrial arts.
1921 - The place of Science in modern civilization.
1924 - Absentee ownership and business enterprise in recent times: The case of America.
Études :
1934 - Thorstein Veblen and his America, J. Dorfman, The Viking Press, 7 ed. A.M.Kelley, New York, 1966.
1970 - Avez vous lu Veblen ?, R. Aron, biliothèque des sciences humaines, ed. Gallimard, Préface : "Théorie de la classe de loisir".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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