- Thorstein Bunde
VEBLEN
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- "Il y a toujours chez lui une espièglerie envers
son travail, qui contraste avec le séneux mortel qui caractérise
la plupart des économistes". Wesley C. Mitchell .
Veblen le solitaire, en marge de la pensée académique,
économiste, historien, philosophe et sociologue tout à
la fois, rejetté par la sagesse conventionnelle et par
l'establishment universitaire, a laissé une oeuvre à
ce point personnelle qu'elle vieillit sans prendre de rides .Cette
oeuvre, bien entendu, naît à une époque précise
du développement de l'économie américaine,
avec une signification historique liée à un contexte
qui appartient au passé .Ce contexte Veblen l'a réfracté
à travers son tempérament ,il en eu une expérience
personnelle, partiale, déformante si l'on veut . Mais
les défauts imputables au milieu en même temps qu'à
sa personnalité, deviennent presque des mérites
au bout d'un siècle . Les livres de Veblen, à défaut
de vérité scientifique, gardent la valeur d'un
témoignage, d'une critique, voire d'une caricature, plus
fidèle que la photographie ou le portrait.
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- Biographie
Né en 1857, d'une famille de douze enfants, venue de Norvège
dix ans auparavant ,Thorstein Veblen demeura marqué toute
sa vie par son ascendance scandinave, par le culte, nostalgique
et fier, du pays et de langue de ses ancêtres, par une
expérience simple, permanente , fondamentale : celle du
contraste entre la condition du fermier, libre sur sa terre ,
qui bâtit sa maison, salit ses mains en poussant la charrue,
et celle du bourgeois aux mains blanches voué à
la manipulation des symboles, en permanente compétition
avec les autres, riche d'une fortune acquise non par son travail
mais par des opérations, légales ou illégales,
immobilières, commerciales ou financières, toutes
abstraites fondées sur des droits que s'approprient des
individus non sur une production due à leur effort. Cette
contradiction explique pour une part l'existence difficile de
l'homme.
Dès son plus jeune âge, Thorstein frappa son entourage
par son intelligence exceptionnelle, par son originalité
d'esprit et de conduite L'évidence de ses dons n'aurait
pas suffi à lui ouvrir la voie d'une grande carrière
si son père n'avait décidé en 1874 de le
conduire au Carleton Collège Academy où Thorstein
entra à dix - sept ans, alors qu'il s'exprimait difficilement
en anglais ; il ne tarda pas à irriter ces condisciples
et maîtres par sa supériorité, ses bizarreries...Très
vite ses professeurs reconnurent son génie. L'un d'eux
J.B. Clark ( qui devait devenir l'un des plus grands économistes
des USA ) I'aimait beaucoup mais trouvait, déjà,
que c'était un "inadapté". Après
cinq ans passé au collège et un court passage à
Johns Hopkins, il alla à Yale où il obtint son
diplôme de Ph.D ( doctor of philosophy ) en 1884 . Puis
malchanceux, il dû retourner chez lui soigner une malaria
contractée à Baltimore. Il occupa son temps à
flâner et à lire . Il lisait tout : brochures politique,
économique et sociologique, traités d'anthropologie...mais
son oisiveté le rendait plus amer et renforçait
encore son isolement à l'égard de la société.
Cet isolement dura sept ans - sept années au cours desquelles
Veblen n'avait virtuellement rien fait d'autre que lire - A trente
quatre ans il décida de reprendre ses études afin
d'entrer dans la carrière académique.
Ce fut grâce à J.L. Laughlin, rencontré un
an plus tôt à Cornell, que Veblen pu entrer, en
1892, à l'université de Chicago qui venait d'ouvrir
ses portes. Cette université était une institution
qui reflétait d'une façon toute particulière
la société qu'il allait plus tard disséquer.
Rockefeller en était le fondateur et l'université
grâce a sa puissance financière pu accaparer une
large fraction de la communauté intellectuelle américaine
. C'est dans ce milieu adéquat que Veblen publia son premier
livre : "The theory of the leisure class ". Ce livre
est un pamphlet, "le plus complet jamais écrit sur
le snobisme et l'affectation " dira plus tard Galbraith.
Une partie ne s'applique qu'à la société
américaine de la fin du siècle dernier à
l'âge d'or de son capitalisme ; la plus grande partie s'applique
merveilleusement bien à l'abondance moderne. Enfin , si
pour beaucoup le livre n'était rien de plus qu'une satire
des manières aristocratiques, les question de fond soulevait
par Veblen était de l'ordre de : Quel est la nature de
l'homme économique ? Comment se fait-il que le monde organise
sa communauté de façon à ce qu'il y est
une classe oisive ? Quel est le sens économique de l'oisiveté
elle-même ?
Son nouveau livre paru en 1904: " The theory of business
enterprise ", apparaissait comme une critique du milieu
des affaires. Mais c'est aussi une théorie de changement
social, avec une place première réservée
à la machine. La société se trouvait alors
divisée non pas en pauvres et riches mais en techniciens
contre hommes d'affaires, en techniciens contre chefs suprêmes
d'armée, en savant contre ritualiste.
L'année 1906, fut la demière que Veblen passa à
Chicago. Il commença a être célèbre
à l'étranger mais en Amérique sa situation
n'était pas brillante et il eut quelques difficultés
à retrouver une place à l'université. Il
fréquenta Stanford (trois années), puis l'université
du Missouri. Là, il descendit chez l'économiste
Davenport. Toujours solitaire, il s'installa à la cave
et ses années à Chicago lui inspirèrent
le commentaire le plus mordant qui ait jamais était écrit
sur une université américaine: "The higher
learning in America ".
Quand la guerre éclata, Veblen quitta le Missouri pour
devenir le plus inattendu des collaborateurs du gouvernement
de Washington. De là il alla à New-York, en 1918,
faire l'expérience du métier d'éditeur (revue
libérale DIAL), avant d'enseigner à la New School
for Social Research. Plus tard encore, on lui offrit la présidence
de l'Association Economique Américaine. Il la refusa en
disant: "ils ne me l'ont pas offerte quand j'en avait besoin".
Finalement il retourna en Californie où il mourut en 1929,
à l'âge de 72 ans.
Malgré toutes les réserves que l'on pourrait formuler,
il y a beaucoup à apprendre de cet esprit sceptique. Sans
aucun doute, sa division de l'Amérique en "faiseurs
d 'argent" et "faiseurs de bien" est beaucoup
plus apte à décrire l'économie américaine
que le cliché marxiste de la lutte des classes. La définition
que Veblen donne du trait américain de l'émulation
compétitive sert à expliquer pourquoi l'Amérique
n'a jamais eu de division de classes ; Mais surtout Veblen a
donné à la science économique une nouvelle
vision du monde. Après sa description sauvage des raffinements
de la vie quotidienne, il était difficile de maintenir
cette image classique de la société : ensemble
de gens bien élevés. De même qu'il ridiculisera
le désir classique de résoudre la lutte humaine
primitive en la vidant de sa chair et de son sang, il soulignera
l'inutilité de vouloir comprendre les actions de l'homme
moderne en termes dérivant d'un ensemble de préconceptions
incomplètes et démodées. L'homme dit Veblen,
ne peut être compris en termes de lois économiques
compliquées dans lesquelles sa férocité
innée comme sa puissance créatrice se trouvent
étouffées sous un manteau de rationalisation. Pour
le décrire, il faut avoir recours au vocabulaire moins
flatteur mais plus fondamental de l'anthropologue ou du psychologue
: il faut le décrire comme une créature crédule,
ignorante, aux instincts puissants et irrationnels.
"Laissons de côté les préconceptions
d'un autre âge", déclara-t-il aux économistes,"et
découvront pourquoi l 'homme se conduit comme il le fait".
Thorstein Bunde Veblen et l'économie
industrielle
Le dernier paragraphe montre le caractère pragmatique
de l'oeuvre de T. Veblen. Et c'est dans ce sens qu'il faut considérer
l'apport de notre auteur à l'économie industrielle;
le souci de prendre en compte le monde réel.
L'enthousiasme avec lequel beaucoup d'américains ont accueilli
l'enseignement de Veblen n'a pas été affecté
par les défauts évidents de sa méthode.
Veblen a compensé ces défauts par la lucidité
et la perspicacité avec laquelle il a montré les
faiblesses de l'économie traditionnelle et par ces attaques
féroces contre l'ordre capitaliste. L'approche "institutionnelle"
intéressait ceux qui considéraient les conflits
entre les groupes sociaux comme un point de départ commode
pour l'analyse économique. En effet les institutionnalistes
s'opposent en particulier à la démarche déductive
et abstraite de la théorie dominante. Ils proposent le
développement d'analyses positives car une loi économique
n'est vrai que dans un cadre institutionnel donné ; et
une institution est la codification juridique des coutumes, des
traditions qui sont le produit de l'histoire. Ainsi donc pour
Veblen l'économique était l'étude des "institutions",
en tant que résultats transitoires des interactions entre
la nature humaine et l'environnement physique. Il bâtit
alors un système de classification des instincts ou "penchants
innés" selon qu'ils sont bénéfiques
ou constructifs, ou au contraire déviateurs et contaminateurs
des "buts génériquement humains de la vie".
Développant ce schéma assez primitif de forces
antagonistes, il transforme la recherche ricardienne du profit
en une quête aveugle d'un gain pécuniaire, et il
construit une série d'opposites sociaux: "la valeur
économique et la valeur pécuniaire", "l'industrie"
et "les affaires", le mode productif et le mode acquisitif
de l'économie, I'utilité et la vénalité...
Dans cet esprit, Veblen entreprend de montrer que l'économie
capitaliste, manquant d'efficacité, est le champs clos
de négoces parasites, de contrôle monopolistique
des marchés et d'autres formes "prédatrices"
d'intérêts acquis. Dès son premier livre,
il a développé l'idée qu'une classe de la
population, jouissant de la "propriété dans
l 'absentéisme" et de revenus sans travail, a hérité
de la position occupée chez les peuplades sauvages par
les guerriers, les chefs, les sorciers et autres groupes prédateurs.
Ce qu'il appelle les contradictions entre les aspects technologiques
et les aspects pécuniaires du capitalisme donnent à
Veblen le fondement de sa distinction entre "valeur économique"
et "valeur pécuniaire". Il n'attribue d'utilité
"sociale" qu'à la valeur économique crée
par l'industrie et il s'efforce de montrer que la valeur des
biens de capital est sans cesse menacée par les progrès
continus de la technique et par la productivité "déréglée"
du machinisme moderne, qui accroît l'obsolescence de l'équipement.
Il considère ainsi que la non concordance entre les valeurs
économiques et pécuniaires est la cause des problèmes
économiques fondamentaux qui accablent la société
capitaliste, en particulier des crises et des dépressions
sans cesse répétées. Comme Veblen insiste
beaucoup sur la relation entre la capitalisation courante des
gains et la rentabilité anticipée, il considère
les dépressions comme les phases du cycle dans lesquelles
la hausse des coûts a supprimé l'espoir de profits
élevés, et où le résultat de la capitalisation
est plus élevé que ce que laisse espérer
le profit attendu. Les maux liés à l'organisation
de l'économie capitaliste ont leurs origines d'une part
dans l'incapacité des masses à comprendre "les
arguments qui appuient et soutiennent le droit de propriété"
et d'autre part dans l'incapacité des possesseurs des
moyens de production à saisir le fonctionnement du machinisme.
Il met alors l'espoir dans l'établissement d'un ordre
économique de type "technocratique", dans lequel
on peut espérer que l'application sans contrainte du procès
technique amènera un maximum de bien être.
Lorsque l'on parle d'institutionnalisme comme une des bases de
l'économie industrielle, on peut considérer que
Veblen en était la figure la plus marquante ; même
si les partisans de l'institutionnalisme ne purent se mettre
d'accord sur le sens précis à donner au concept
d'institutionnalisme. Veblen insistait lui sur le caractère
"rituel" comme trait spécifique des institutions.
- Bibliographie
1899 - The theory of the leisure class.
1904 - Theory of the business enterprise.
914 - The instinct of workmanship.
1915 - Imperial Germany and the industrial revolution.
1918 - The higher learning in America.
1919 - The nature of peace and the terms of its perpetuation.
1919 - The vested interests and the state of the industrial arts.
1921 - The place of Science in modern civilization.
1924 - Absentee ownership and business enterprise in recent times:
The case of America.
Études :
1934 - Thorstein Veblen and his America, J. Dorfman, The Viking
Press, 7 ed. A.M.Kelley, New York, 1966.
1970 - Avez vous lu Veblen ?, R. Aron, biliothèque des
sciences humaines, ed. Gallimard, Préface : "Théorie
de la classe de loisir".
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